
31/05/2002
SONDAGE IKOS
La monarchie a le vent en
poupe
Gilles Toupin
La Presse
Ottawa
Pour les opposants à la monarchie au Canada, tel le vice-premier ministre
John Manley, le moment serait fort mal choisi pour tenter de rompre les liens
avec une institution britannique qui revêt encore un certain prestige aux yeux
de la grande majorité des Canadiens, exception faite des Québécois.
En
effet, un sondage Ekos réalisé pour La Presse, Radio-Canada et le
Toronto Star entre le 27 et le 29 mai nous apprend que 43% des Canadiens
s'opposent à l'abolition de la monarchie au Canada, alors que 41% sont en faveur
et que 15% affichent leur indifférence face à cette question. Il s'agit d'une
remontée surprenante depuis janvier 1994, alors qu'un sondage donnait les
abolitionnistes majoritaires à 47% et les monarchistes à 27%. Les indifférents
formaient alors 24% de la population interrogée.
«C'est une question
encore très polarisée, commente Christian Boucher, de la maison Ekos. Mais la
mort de la reine mère, celle de la princesse Diana et la célébration du jubilé
expliquent sans doute cette recrudescence de popularité de la monarchie chez les
Canadiens.»
De toutes les provinces, seul le Québec souhaite l'abolition
de la monarchie. En effet, 54% des Québécois pensent que le temps est venu de
mettre un terme à ce régime politique et d'opter pour un renouveau
constitutionnel. C'est dans les Prairies que la monarchie connaît le plus de
succès puisque seulement 25% des habitants de cette région croient que le moment
est venu de se défaire de ce système. Et dans l'ensemble du pays, ce sont les
femmes qui sont le mieux disposées face à la monarchie puisque deux femmes sur
trois s'opposent à son abolition. Chez les hommes, les partisans de l'abolition
atteignent 53%.
Le sondage révèle cependant une certaine ambiguïté des
Canadiens face à cette question. D'abord, il fait ressortir que les citoyens de
ce pays connaissent très mal le rôle constitutionnel de la monarchie puisque 69%
d'entre eux croient à tort que le chef de l'État au Canada est le premier
ministre. Seulement 9% ont répondu correctement que le chef de l'État était le
gouverneur général.
De plus, lorsque les Canadiens pensent à la
monarchie ou à la famille royale, 52% disent que ses membres sont
«intéressants», que la monarchie est importante (46% contre 44%), alors que,
paradoxalement, la grande majorité des citoyens (59%) affirment qu'il s'agit
d'une institution «fatiguée». «Ces chiffres nous obligent à conclure, affirme
Christian Boucher, que le gouvernement fédéral ne retirerait rien en ce moment
de l'abolition de la monarchie. Ça ne lui donnerait rien de le faire.»
Pour 66% des Canadiens, l'importance historique et institutionnelle de
la monarchie dépasse largement la célébrité des membres de la famille royale ou
leur statut de star au Canada. Et en dehors du Québec, la majorité (55%)
considère la reine comme une source d'identité qui permet de différencier le
Canada des États-Unis. Et peu de gens (23%) croient qu'il est devenu nécessaire
pour la reine d'abdiquer en faveur de son fils, le prince Charles. En même temps
- autres paradoxes de ce sondage -, 55% des Canadiens estiment que la monarchie
est rétrograde et désuète et qu'il serait nécessaire (48% contre 35%) que le
chef de l'État au Canada soit un citoyen canadien et non pas un monarque
britannique.
«En résumé, conclut Christian Boucher, les gens au Canada
disent qu'ils ne sont pas attachés à la monarchie, mais dès que le Globe and
Mail parle de la famille royale en première page, cela fait immanquablement
augmenter le tirage du journal. Il n'y a donc pas de véritable consensus en ce
moment sur cette question.»